LES QUAT'Z'ARTS




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Les bals du Courrier Français


Prédécesseurs des Quat’z’Arts, les bals du Courrier Français1, les événements organisés par le fondateur de cette revue, Jules Roques, entre 1887 et 1895, connaissent une débauche de costumes imaginatifs, des orchestres et des décors splendides dont on ne possède pratiquement aucune description ou image. Il s’agit de dîners de six cents convives déguisés où l’on croise l’illustrateur Adolphe Willette en Pierrot, Jean Lorrain2 en Arabe, « monsieur Colette », Willy, en canotier du Mississippi. Le monde artistique et intellectuel se presse à ces fêtes d’un genre nouveau qui ont pour titre Bal Mystique, Bal des Femmes ou Fête des enfants au-dessus de dix-huit ans. Pour ce dernier qui a lieu le 15 juin 1888, le jury des costumes comprend Jean Lorrain déguisé en Saint Jean-Baptiste, Henri Pille en garde-champêtre et Jean-Louis Forain déguisé en gendarme. L’autorité et la religion figurent évidemment parmi les cibles préférées des organisateurs.

Le programme du Bal des Femmes qui se tient en mars 1892, c’est-à-dire l’année où les Quat’z’Arts commencent leur carrière, éclaire notamment sur les stratégies adoptées afin de donner à la fête une portée subversive. Le programme en est annoncé par un article mi-sérieux mi-dérisoire de Jules Roques :

« En plus des diverses attractions qui composent notre programme, nous aurons un très joli concours de costumes portés par des artistes représentant chacune un théâtre ou un concert de Paris.
De très jolies bannières sur lesquelles seront inscrits les noms des établissements qu'elles personnifient seront remises aux concurrentes, et le public lui-même, après un défilé général, décidera les trois premiers prix à décerner sous forme de bijoux.
Nous aurons enfin deux concours plastiques, avec prix; un duel de femme, d'après le tableau de Bayard; un ballet des plus extraordinaires, une chasse à l'homme, l'entrée de l'armée du Salut, ainsi que diverses entrées à sensation, et finalement le souper par tables de deux couverts par couples sympathiques.
Rappelons que tous nos invités des deux sexes doivent porter un costume de femme et rester masqués jusqu'à une heure du matin. »3

La semaine suivante le ton se fait plus sévère et plus précis  :

« Nous rappelons à nos invités que le costume de femme est obligatoire pour tous. Ils sont priés de ne pas confondre costume de femme avec toilette de femme; c'est-à-dire qu'il ne suffit pas d'endosser un vêtement de femme pour se croire costumé.
Par toilette, nous entendons ce que la femme peut porter soit à la ville, soit en soirée. Le costume est tout autre chose, il ne peut s'exhiber que dans un bal travesti. Que nos lecteurs ne s'étonnent pas si nous mettons les points sur les i; c'est croyons nous, le meilleur moyen d'éviter toute confusion et déboires qui peuvent en résulter. Les portes de l'Élysée-Montmartre seront, le samedi 19 mars, ouvertes à 11 heures précises et rigoureusement fermées à une heure du matin. Tant pis pour les retardataires.
Chaque invité ne devra remettre sa carte qu'entre mes mains et voudra bien avoir l'obligeance de se démasquer, pour se faire reconnaître. »4

La différence qu’introduit Roques est révélatrice des risques d’être pris pour un bal homosexuel (les bals invertis).
Aussi il insiste sur la présence dans le programme de réjouissances telle que des « danses des Caraïbes », un duel « affaires de femmes » ou encore :

« danse des ventres blonds, d'une langueur exquise. Nous avons promis de ne pas donner le nom des femmes du monde qui ont bien voulu consentir à nous éblouir - masquées, bien entendu. »

Le bal proprement dit est accompagné par le très réputé orchestre Dufour et dure jusqu'au jour, seulement interrompu par un souper. Il reste évidemment encore à envoyer une dernière pique aux censeurs et notamment au sénateur Bérenger qui s’en est déjà pris aux Incohérents :

« Au milieu de la soirée, une quête sera faite par trois vieux messieurs, hermétiquement masqués, qui nous ont prié de leur garder le plus rigoureux anonymat : le produit en sera versé dans la caisse de la ligue contre la license des rues. »

Le sénateur voit sa célébrité grandir avec le Bal des Quat’Z’Arts qui lui offre de nouvelles opportunités d’indignation. Les bals du Courrier Français ne sont pas de simples divertissements ou d’anecdotiques événements qui regroupent les gens de l’art lors d’une soirée. Le travail de costumes, de décors, d’art graphique parlent déjà en eux-mêmes d’une volonté de dépassement, d’une vision conceptuelle proche de l’œuvre d’art totale mais sans prétentions ni autres enjeux que l’exercice d’une mise en scène subversive, impliquant une critique sociale ou un comportement hors norme. Une part de liberté, en somme.

Gazette rimée de Raoul Ponchon :

C'était un bien étrange bal, en vérité,
Le bal où nous entâmes :
Il me sembla d'abord qu'il était fréquenté
seulement par des femmes.

Et pour qu'on ne pût pas reconnaître leurs traits,
toutes étaient masquées,
Mais montraient la plupart de leurs autres attraits
en toilettes risquées.

Certaines me laissaient interdit
A cause de leur taille,
Les garces ! qui étaient si haute qu'on eut dit
des chevaux de batailles.


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Notes :


1
Hebdomadaire illustré fondé en 1883, ses rubriques concernaient la littérature, les Beaux-Arts, les théâtres, la médecine et la finance. Il caractérisait vers 1895 l'esprit léger et sarcastique du Paris fin de siècle et accueillit l'élite des dessinateurs qui se retrouvaient chaque soir au café du Rat Mort à Montmartre. Raoul Ponchon y publiait ses fameuses Gazettes rimées, morceaux satiriques et légers brassant l’actualité.

2
Jean Lorrain (Paul Duval dit, 1856- 1906) : critique et écrivain. Célèbre pour son duel avec Marcel Proust, il collabore à de nombreuses revues en particulier le Courrier Français et le Chat Noir, tout en publiant ses romans et recueils de poésie qui lui attire l’amitié d’Edmond de Goncourt. Provocateur, brocardant volontiers ses contemporains, abusant des drogues, il affiche sans complexe son homosexualité : il n’hésite pas à paraître au Bal des Quat’z’Arts en maillot rose avec le caleçon en peau de panthère de son ami, le lutteur de rue Marseille.

3
J. Roques, « la seconde fête du Courrier Français », Le Courrier Français, 6 mars 1892.

4
J. Roques, « le bal du “Courrier Français“ », Le Courrier Français, 13 mars 1892.

5
Ancien président de la Société Centrale des Architectes.

6
Warnod, op.cité ; P. 185

7
Article sans référence (19 juin 1912) coupure de presse de la collection Rondel, BNF 8
André Warnod, coupure de journal sans référence, 1911

9
Poiret, op. cité p.137. On peut cependant douter de la véracité de cette affirmation car les Quat'Z'Arts 1911 a lieu le 9 juin et la fête de Poiret le 24 juin ce qui laisse peu de temps pour concevoir et préparer une fête aussi somptueuse.

10
Ernest La Jeunesse, « Le Bal des Quat’Z’Arts », Le Journal, coupure sans date.

11
Le tract, reproduit dans la presse, imite dans son style et son graphisme une invitation officielle : « Ministère de la Destruction publique & des Beaux-Arbres - Le Comité des Quat’z’arbres, justement ému de la nudité du quai Malaquais (le nu est toujours interdit) a l’honneur d’inviter M.… au reboisement des quais qui commencera le Samedi 22 Avril, devant l’École des Beaux-Arbres. Ouverture des bourgeons à 6h1/2 précises du matin. Le costume est de rigueur. La tenue d’ingénieur est rigoureusement interdite. (en petit sur le coté : ) Le cortège quittera le Moulin Rouge à 6h précises. »
Album photographique familial, collection M. Juan-Luis Buñuel.