LES FÊTES D'ART




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La fête : Mondanité, Art et Subversion


Tissier nous a laissé dans ses archives un plan, datant, au vu de sa facture et de son style, d’avant la guerre. Sans titre, nous pouvons, tout au plus, supposer une affaire liée à un banquet de la SADG ou du Violon d’Ingres (par exemple le banquet offert à Auguste Patey) dans un grand hôtel parisien. Même s’il ne mène à aucune piste réellement exploitable, ce plan nous signifie que Paul Tissier s’emploie très tôt à l’organisation de « réjouissances ». Cette impression est confirmée par les documents concernant le Bal des Quat’Z’Arts, auquel Tissier participe en tant que simple étudiant des Beaux-Arts entre 1904 et 1908, puis en tant que membre du Comité à partir de 1909. Il semble qu’entre cette date et 1914, il devienne secrétaire et/ou président une ou deux années. Ces prémices n’auraient qu’une valeur relative si elles ne confirmaient la « prédestination » de Tissier à devenir ce que l’on pourrait appeler un « architecte de fêtes ».

Or, Paul Tissier n’est pas le premier architecte à ainsi exercer son métier au profit de soirées mêlant art et festivité. Aussi nous ne saurions faire l’économie de retracer l’indispensable arrière-plan historique et théorique qui nous permet de mieux comprendre les enjeux de ce nouveau rôle. À plusieurs occasions, Tissier fait référence à la tradition ancienne qui depuis la Renaissance considère l’organisation de cérémonies et de festivités comme une attribution spécifique de l’architecte. Il cherche à redonner ses lettres de noblesse à ce domaine, considéré comme mondain et léger.

Du point de vue esthétique, la fête est une expérience particulière qui amalgame différentes pratiques artistiques qui s’apparentent aux croisements pratiqués dans les arts du spectacle. Les compétences de l’architecte sont sollicitées mais également celles du peintre, de l’amateur de musique et de théâtre. Du point de vue de l’histoire de la société, la fête est tout à la fois le théâtre de la mondanité, le terrain de jeux de la société raffinée, qu’une fenêtre ouverte sur le subversif, la dérision, la liberté des mœurs et un défouloir pour l’imagination des artistes. Alors qu’une lecture superficielle laisse croire à l’auto-célébration d’un milieu social, il est souvent remarquable de constater que la fête a justement tendance à transgresser les règles sociales en laissant une ouverture suffisante pour permettre les mélanges imprévus. Son caractère ambigu entre l’espace public et la sphère privée marque aussi un enjeu particulier.

L’impact des bals dans la presse et l’imaginaire collectif donne la mesure de leur importance dans le jeu social, comme indicateur d’une position dans l’échelle mondaine, comme une expression de la capacité pour le commanditaire à être « à la page », ouvert à l’originalité sans craindre de gaspiller son argent.

Pour Paul Tissier, les commanditaires sont essentiellement des grands hôtels et des stations balnéaires qui cherchent une publicité prestigieuse et à renouveler les divertissements proposés aux saisonniers. Si le milieu mondain de la villégiature est à prendre en compte comme cadre naturel des fêtes, il faut se garder de lui donner un rôle trop important dans la conception. En faisant appel à des artistes comme Jean-Gabriel Domergue ou Paul Tissier, les directeurs des grand hôtels de Cannes ou Nice n’ont aucune idée de ce qu’ils doivent demander. Ces artistes travaillent alors avec une liberté exceptionnelle pour réaliser des fêtes ambitieuses et novatrices.

Loin d’être assurés d’une quelconque rentabilité, les financeurs de bal sacrifient aux « obligations mondaines » qui mêlent de manière incertaine l’art et la gloire. Tissier, s’il déclare souvent qu’il réalise les fêtes pour se faire un nom et pour son plaisir, cherche malgré tout à profiter de cette entreprise qui lui demande beaucoup d’étude. Il devient propriétaire de ses décors, cherche un agent pour trouver de nouveaux engagements ou même imagine avec son confrère Jacques Carlu de monter une troupe et de partir en tournée aux États-Unis. Cette indépendance marque également l’originalité de Paul Tissier qui tente de concilier son rôle de directeur artistique et celui d’homme d’affaire.

L’entre-deux-guerres est généralement décrite comme une époque perpétuellement en fête. On oublie pour autant que le phénomène des fêtes « artistiques », comme on le verra dans le chapitre sur les Quat’z’Arts, ne date pas du lendemain de la Première Guerre, même si cette génération, marquée par les massacres, donne à l’ivresse des fêtes une signification plus existentielle comme le suggèrent les romans de Fizgerald ou d’Irène Némirovsky. Il n’est d’ailleurs pas surprenant de trouver à propos de l’écrivaine une photographie (Studio Mosesco) représentant ses parents au Ruhl, un décor de la fête russe de Paul Tissier en arrière-plan. Ce document figure dans les archives d'Irène Némirovsky à l'IMEC.

Mais cette interprétation sociale de la fête, « symptôme d’une époque », a ses limites : le bal ne se soumet pas forcément aux variations de la société et impose ses propres règles de manière imprévisible, reproduisant un schéma intemporel. Il serait donc par trop simpliste d’expliquer les fêtes de Paul Tissier seulement comme une production caractéristique des « Années Folles ». Comme toute forme artistique elle est d’abord due à la volonté et à l’imagination des artistes. Ce genre de manifestation connaît un premier apogée avant 1914 et ne reprend que deux ou trois ans après l’Armistice.

Nous n’aborderons ni les fêtes ayant un caractère trop privé ni les manifestations de type Carnaval ou défilés de chars fleuris. Nous n’irons pas non plus chercher du côté des architectures éphémères pour exposition, comme par exemple le travail d’André Granet au Grand Palais. En cette matière il n'y aurait guère que le grand escalier de Charles Lestrone et le décor de la salle des fêtes de Louis Süe pour le Grand Palais lors de l’exposition de 1925 susceptibles de retenir l'attention en termes de créativité. Monumentaux et pesants, ces dispositifs dénués de toute poésie ne sont que des démonstrations architecturales et décoratives plus ou moins périmées .

Nous nous limiterons uniquement à des manifestations similaires à celles de Tissier qui possèdent un intérêt artistique appuyé soit par les costumes, les décors ou par leur conception générale. Nous suivrons en quelque sorte la stricte définition donnée par Paul Poiret dans un article intitulé « L’art de faire les fêtes » :

« (…) une fête est un concours de circonstances exceptionnelles réunies pour provoquer l’allégresse et réjouir un certain nombre de personnes. (…) Je n’appelle pas fête le Grand Prix, ni le 14 Juillet, car la répétition périodique de ces solennités leur retire le caractère exceptionnel indispensable. Donner une Fête à la Cour ou dans son foyer, c’est préparer artificiellement des prétextes de joie et réserver à ses invités des satisfactions exclusives et imprévues.1»

Les sources sont multiples mais le plus généralement elles proviennent de coupures de presses ou de livres de souvenirs. Celui d’André de Fouquières, grand animateur des fêtes de la première partie du siècle, dont celles de Tissier, représente évidemment un témoignage capital. Nous laisserons au lecteur le soin de se plonger dans les récits croustillants de chroniqueurs comme André Warnod qui dans son ouvrage, Les Bals de Paris, explore les établissements de bals, leurs moeurs pittoresques et les frasques célèbres qui y sont attachées. S’il évoque quelquefois les décorations que tel artiste a pu faire dans un de ces lieux, les bals en tant que commerces ne nous retiendrons pas.

Le dépouillement systématique effectué par M. Rondel pour la Bibliothèque de l’Arsenal, aujourd’hui rattachée à la Bibliothèque Nationale (département des Arts du Spectacle) est une source précieuse même si les références sont un peu imprécises. Il n’a d’ailleurs pas manqué de découper le grand article de l’Illustration sur les fêtes de Paul Tissier. Les revues féminines contiennent également une iconographie variée. Les fonds d’architectes ou d’artistes ayant conservé quelques documents relatifs aux fêtes sont rares comme l’exceptionnelle série de dessins de costumes de martiens d’Yves Alix à la Bibliothèque Kandinsky. Le fonds concernant le Comte Étienne de Beaumont, acquis par l’Imec, se révèle finalement très incomplet sur le sujet. Contrairement aux arts du spectacle, les études universitaires sur ce sujet sont quasi nulles. Quelques amateurs ont pu regrouper ici et là des collections très ciblées (sur le bal des Quat’Z’Arts par exemple). La fête moderne et contemporaine reste un vaste champ à défricher. Les archives de Paul Tissier nous invitent à pratiquer une percée au cœur de ce domaine.

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Ci-dessus : Affiche de Jean Carlu.


Notes :

1
Paul Poiret, « L’art de faire les fêtes », Fantasio, le reflet de la vie de Paris, N° spécial 15 juin 1935.