LES QUAT'Z'ARTS




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Le paradoxe des Quat’z’Arts : ENTRE CRITIQUE DE L’ESPRIT BOURGEOIS ET FIDÉLITÉ A L’ACADÉMISME


Fondé en 1892 par Henri Guillaume1, alors massier de 1ère classe des élèves architectes et soutenu par Jules Roques, le bal des Quat’z’Arts s’appuie donc sur une tradition de bal comique réservé à une société qui puisse comprendre les situations et surtout partager le même humour. Guillaume, dans une lettre manuscrite reproduite dans la revue Eros explique qu’il a voulu doter l’École d’un bal comparable à ceux de L’École Normale, St Cyr ou Polytechnique « mais avec la fantaisie que peuvent y mettre les artistes »2. Cela consiste à adapter dans un bal l’humour et l’inventivité des étudiants des Beaux-Arts et des « rapins »3. Le concept de Quat’z’Arts désigne aux tout débuts les peintres, les architectes, les sculpteurs et …. les poètes, offrant ainsi un pont entre l’École et Montmartre. Du fait de l’absence de sujet imposé, le premier bal attire des déguisements sur le thème du métier de l’art. Toulouse-Lautrec fait une apparition en ouvrier lithographe avec « cotte bleue, un chapeau mou avec une pipe passée au travers ».4

Le bal des Quat’z’Arts, organisé directement par les étudiants, se différencie du bal officiel de l’École. Celui-ci est un événement mondain qui admet les étudiants des deux sexes en proposant une soirée des plus convenables, honorée par la présence du Président de la République. On y distribue quelques cotillons et parfois un artiste crée un objet comme les tambourins du bal de 1905 ou l’éventail de celui de 1907, dessiné par M. Nicolas Escalier, architecte (sic).

Les Quat’z’Arts prennent un parti complètement opposé qui exclut les étudiantes, dont la réputation pourrait être salie. Très rapidement, dès 1893, le bal prend une dimension sulfureuse notamment à cause de l’épisode judicaire qui voit l’accusation de Guillaume et de plusieurs demi-mondaines, dont la célèbre Sarah Brown, pour exhibition du nu. Le procès, provoqué par le sénateur Bérenger et sa Ligue contre la License des rues, se solde par un sursis, mais Guillaume ne peut plus organiser officiellement le bal. Toutefois le bal ne sera pas dépendant de la personnalité pionnière de son fondateur comme ce sera le cas de beaucoup d’autres mais une œuvre collective, ce qui explique certainement que son esprit et ses traditions ont pu se perpétuer sur plus de trois générations.

Lorsque Roques se retire également, les camarades de Guillaume ressuscitent le bal l’année suivante où les graveurs remplacent les poètes, le bal devenant définitivement le seul fait de l’École. Les poètes trouveront une compensation dans le cabaret et la revue de chansonniers fondée par François Trombert qui n’hésite pas à réutiliser le nom des Quat’z’Arts.

Bien que réussi à beaucoup de points de vue le bal de 1894 laisse une impression amère. Très corseté, il laisse présager un affadissement. Mais les Quat’z’Arts se ressaisissent et s’emploient dans les années qui suivent à écarter les curieux et à retrouver la liberté et la joie de 1893. Warnod souligne à ce propos un fait important : « Le Bal des Quat’z’Arts est une fête intime donnée par des artistes et pour des artistes, chacun doit y être acteur et non pas spectateur. Il est tout à fait nécessaire que ces fêtes restent strictement privées (…) »

Les Quat’z’Arts entament alors une amusante partie de cache-cache judiciaire et les plaisanteries contre les censeurs deviennent un des fils rouges de la vie du bal et des ateliers. Le sculpteur Moreau-Vauthier et quelques élèves remplacent les bustes, alors en restauration, de Puget et de Poussin qui trônent à l’entrée de l’École. La blague concerne essentiellement le vieil ennemi des Quat’z’Arts, le sénateur Bérenger, surnommé LE Pudeur, dont un des bustes reproduit les traits.

Sur le carton homme de 1911, dessiné par Henri Rapin, le sénateur Bérenger est figuré sous les traits d’un serpent écrasé sous le pied d’un viril assyrien, le « puissant Kat’s’ar ». Muni d’une feuille de vigne le reptile se termine par le visage revêche de l’homme politique avec son nœud papillon, accompagné de la légende « Honni soit qui mal y voit ».

La nudité est en quelque sorte le grand combat des Quat’z’Arts, sa spécificité, sa liberté et sa beauté. Les chroniqueurs de l’époque interprètent volontiers cet aspect de la fête comme le prolongement de l’enseignement de l’École. Les arguments les plus fallacieux étant prodigués pour justifier son caractère « professionnel », l’exemple qui revient le plus souvent est celui des élèves pouvant enfin voir des corps costumés ou nus en mouvement. Citons à ce propos une lettre de l’architecte Nénot5, recopiée par Tissier, et destinée à un juge : « Comme architecte, j’ai un peu perdu l’habitude des modèles nus que je dessinais jadis ; mais je puis néanmoins vous certifier qu’à mon avis, l’exhibition de nudités sur les chars entre artistes est une simple fête d’atelier et n’a rien de pornographique. »

Il y a là d’ailleurs quelques paradoxes sur certains cartons où l’on voit figurer des femmes nues et « enthousiastes », dirons-nous, alors qu’il est mentionné un peu plus bas que « le nu est rigoureusement interdit » ou que « le Comité se dégage des poursuites judiciaires qu’entraînerait l’exhibition du nu sur la voie publique ».

Le bal n’est peut-être pas exactement une orgie dans un sens « sexuel », même si les ébats sont certainement très « rapprochés », mais il rejette toute moralité convenue et exhale un fort parfum de liberté de moeurs. Les « dames » sont tout à la fois modèles, maîtresses et prostituées. Il est chaudement recommandé de ne pas venir avec « sa régulière » et d’emmener avec soi toutes les « femmes du monde » que l’on connaît. Cette dernière phrase est suivie, sur le carton de 1911, d’un petit dessin montrant un bonhomme qui mène derrière lui une procession de cocottes en papier. Cette liberté de mœurs proclamée par les élèves constitue une contrepartie marquante à la rigidité sociale de leur époque.

Le Comité a été créé de manière à pouvoir affronter les problèmes légaux qui se sont posés lors du bal de 1893, mais il devient l’organisme central tout puissant chargé de mettre sur pied le bal. Il tient la caisse des cotisations des élèves, il loue la salle, rédige les programmes, fait imprimer les cartons et supervise leur distribution et leur vente. Il est aussi le responsable de la sécurité, contrôle les invitations, se charge de distribuer les loges à chaque Atelier, reçoit les anciens. La tâche est assez délicate parfois comme en témoignent plusieurs lettres de protestation adressées à Tissier. Celui-ci doit également affronter la colère de quelques anciens qui le sont un peu trop à son goût, et à qui il veut retirer l’invitation systématique qu’ils reçoivent chaque année.

L’entrée au bal se voit soumises à une sélection draconienne. Les cartons sont divisés en trois catégories : ceux destinés aux élèves de l’École, ceux destinés à leurs « amies » et ceux qui sont destinés à être vendus pour financer le bal et ont reçu le titre de « cartes Michet », c’est à dire les cartes pour les amis. Mais il ne suffit pas de posséder une carte Michet pour rentrer. Si l’allure du quidam déplait aux organisateurs, il peut être refusé ou éconduit.

« La chasse aux intrus a toujours été une tâche à laquelle s’est dévoué le comité. (…) Au Moulin Rouge le contrôle était en haut, dans l’escalier. On avait trouvé une ingénieuse formule pour renvoyer les indésirables. « Une loge à gauche », criait–on. Déjà notre quidam ravi d’être si bien accueilli se réjouissait, on lui faisait prendre un long couloir qu’il suivait avec enthousiasme et pour finir se trouvait… sur le trottoir, boulevard de Clichy. »6

Le carton de 1913 parle explicitement de voyeurs et celui de 1904 précise en termes définitifs les menaces qui pèsent sur le fâcheux : « Philistin qui lis (sic) ceci n’espère pas en ton astuce pour entrer au Bal et compte que si nous t’y pigeons les pires blagues seront ton lot, eh ! muffle. »

Refermé sur lui-même pour mieux se protéger, le bal devient l’objet de toutes les rumeurs : messes noires, orgies, etc., et attire d’autant plus la curiosité. Nombreuses sont les histoires reprises dans la presse faisant référence à tel ou tel étranger ou gens du monde qui voulant entrer au bal se trouve pris dans les déconvenues les plus inattendues. André Warnod cite à ce propos le livre de Louis Morin, la Revue des Quatre Saisons qui fourmille d’anecdotes en ce genre. La figure du provincial qui rêve de se glisser parmi les créatures dénudées est également un classique qui fait les délices des chroniqueurs qui s’emparent du sujet pour souvent mieux brocarder les mœurs bourgeoises :

« Quand il avait appris que le bal des Quat’z-Arts allait coïncider précisément avec son séjour à Paris, M. Cassagne eut pu certainement souhaiter de participer à une manifestation artistique, dont on ne lasse pas de s’entretenir chaque année jusqu’à La Marche, ne fût-ce que pour se trouver à même, au retour, seul entre tous les membres du Cercle de l’Agriculture, de renseigner, comme pour les ballets russes, par des impressions personnelles et un témoignage oculaire, la curiosité de ses collègues…. »7

Seuls quelques invités prestigieux - en dehors des Maîtres d’Atelier ou du monde des Beaux-Arts – passent les portes, comme les habitués du Courrier Français, Ponchon, Roques, Wilette ou Jean Lorrain, ou encore Paul Poiret. Ce dernier semble avoir tissé une sorte de complicité avec le bal. En 1911, il incarne Nabuchodonosor sur le char de l’atelier Jules Lefebvre8 et remporte le prix. Comme il le raconte dans ses mémoires, c'est sa participation à cet événement qui lui donne l'envie de réaliser sa 1002ème nuit9. L’année suivante, les Quat’z’Arts répliquent avec la 1003ème nuit. Ces détails sont importants si l’on considère que Tissier fait partie du Comité à ce moment-là et donc participe aux relations avec ce genre de personnalité tout autant que le choix du thème de l’année.

Mais à part Poiret, qui transcende les frontières et semble aussi à l’aise chez les « gens du monde » que chez les artistes, les Quat’z’Arts ont aucune accointance avec les bals mondains. Les élèves des Beaux-Arts entrent en concurrence avec ces festivités luxueuses sur le plan de la splendeur et de l’invention mais se plaisent aussi à les parodier et à les défier. Les Quat’z’Arts réinvestissent un plaisir d’habitude réservé à l’aristocratie avec des moyens dérisoires. Et beaucoup admirent cette énergie et cette effronterie, particulièrement en 1912, année où se déroulent à Paris les somptueux bals persans de Chabrillan et Clermont-Tonerre :

« Et ce fut – encore - la mille et deuxième nuit ! ah ! Comme nous en aurons vu de mille et deuxième nuits ducales, comtales, couturières, persanes dans du russe et de l’anglais ! Mais cette mille et deuxième nuit-là était la vraie, et une vraie nuit, avec tout ce qu’il fallait de fantaisie, d’aventure, de hasard, de blague, de décroche moi ça bohème, de nudité de bon cœur, de satire sans méchanceté, (…). Ah ! il n’y avait pas là les millions de diamants exhibés et loués pour les autres persaneries. (…) Ce fut l’extase épileptique, tournoyante, interminable – et il n’y avait là rien d’indécent : les temps héroïques étaient passés. Rien que de la joie d’aujourd’hui et de l’espoir pour demain, et de la sérénité aussi, dans la splendeur ironique des légendes, dans le manteau troué des civilisations d’avant-hier et du snobisme du jour ».10

Par rapport à l’enseignement qu’ils reçoivent à l’École, le bal agit aussi pour les étudiants comme une anamorphose, opérant une projection grotesque de l’académisme tout à coup déplacé dans un contexte sans contrôle. Le système des Beaux-Arts est un parcours fait de récompenses et de médailles, de prix d’excellences jusqu’au degré suprême, le Prix de Rome. Aussi, le bal a évidemment une fonction d’exutoire et de nouveaux concours (de beauté, de costumes, de chars, etc.) parodiant ce système sélectif. À la place, la camaraderie, le travail de groupe, l’esprit de compétition amicale avec les autres ateliers sont valorisés. D’un point de vue sociologique, on peut interpréter le bal comme un nouveau moyen des élèves de signifier les valeurs de leur caste ; le rite de passage qui marque l’appartenance au groupe. En un sens, il apparaît moins comme une rébellion envers l’École qu’une démonstration libératrice et auto-dérisoire du savoir faire des élèves. La vindicte des élèves a d’autres cibles que l’académisme.

On citera pour l’exemple l’événement, que l’on qualifierait aujourd’hui d’« happening », organisé le 22 avril 1899 : les étudiants des Beaux-Arts organisent une protestation contre l’arrachage des arbres parfois centenaires du quai Malaquais à cause des travaux d’implantation des voies de chemin de fer d’Orléans. À six heures du matin, un groupe de rapins, travesti dans d’étranges costumes, plantent de faux arbres dans des caisses de bois et conspuent les ingénieurs.11

On remarquera à cette occasion une haine récurrente de la modernité et le rejet net de la culture industrielle et du progrès, jugés aveugles et bornés. La référence aux époques passées, plus glorieuses et plus héroïques, s’oppose au matérialisme du siècle. Les Quat’z’Arts servent de véhicules aux provocations des étudiants envers l’esprit bourgeois du profit et de l’ordre moral.

On ne s’étonnera pas de trouver par exemple une photographie de Luis Buñuel au bal des Quat’z’Arts dans les années 1920, lui qui dans ses jeunes années, en compagnie de Lorca et de Dali, se travestit volontiers, en moine de préférence. Mais on ne peut pas parler de fusion des Quat’z’Arts, avec l’avant-garde parisienne, même si celle-ci vient quelques fois lui rendre visite. Le bal reste méfiant devant les nouveaux courants de l’art, et opte pour une esthétique alternative qui ne remet pas fondamentalement en cause l’Académisme. En choisissant des sujets se référant immanquablement à l’histoire de l’art et à l’archéologie, les étudiants instituent, d’une certaine manière, la limite qu’ils ne peuvent dépasser. Pour autant, la réussite du bal tient dans l’approfondissement de cette idée qui constitue son identité et son originalité.


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Notes :


1
Henri Guillaume, fils de l’architecte Edmond Guillaume et frère d’Albert Guillaume, illustrateur qui collabore, entre autres, au Courrier Français. Ami d’Alphonse Allais, sa carrière comme sa biographie nous est mal connue. Il est l’auteur du Pavillon français de l’agriculture à l’Exposition Universelle de Bruxelles de 1910.

2
Henri Guillaume, lettre originale reproduite dans Érôs, p.8 et 9

3
Le Littré définit ce terme comme désignant un type d’artiste un artiste débutant « chevelu » issu de la bohême parisienne.

4
Gustave Coquiot, Lautrec, ou quinze ans de mœurs parisiennes, 1885-1900, Paris 1921.

5
Ancien président de la Société Centrale des Architectes.

6
Warnod, op.cité ; P. 185

7
Article sans référence (19 juin 1912) coupure de presse de la collection Rondel, BNF 8
André Warnod, coupure de journal sans référence, 1911

9
Poiret, op. cité p.137. On peut cependant douter de la véracité de cette affirmation car les Quat'Z'Arts 1911 a lieu le 9 juin et la fête de Poiret le 24 juin ce qui laisse peu de temps pour concevoir et préparer une fête aussi somptueuse.

10
Ernest La Jeunesse, « Le Bal des Quat’Z’Arts », Le Journal, coupure sans date.

11
Le tract, reproduit dans la presse, imite dans son style et son graphisme une invitation officielle : « Ministère de la Destruction publique & des Beaux-Arbres - Le Comité des Quat’z’arbres, justement ému de la nudité du quai Malaquais (le nu est toujours interdit) a l’honneur d’inviter M.… au reboisement des quais qui commencera le Samedi 22 Avril, devant l’École des Beaux-Arbres. Ouverture des bourgeons à 6h1/2 précises du matin. Le costume est de rigueur. La tenue d’ingénieur est rigoureusement interdite. (en petit sur le coté : ) Le cortège quittera le Moulin Rouge à 6h précises. »
Album photographique familial, collection M. Juan-Luis Buñuel.