LA STATION CLIMATIQUE DE PIERREVAL


Paul Tissier se voit confier, vers la fin de l’été 1921, la modification et l’extension de la propriété du docteur Xavier Bender à Cannes, la villa Montfleury. La série de plan qui témoigne de ce projet nous montre un parti d’extension très simple où il s’agit de reporter symétriquement les motifs du bâtiment initial avec ses bow-windows et décrochements afin de doubler sa surface. L’affaire se fera finalement de manière plus modeste, la villa sera simplement restaurée et réaménagée afin de recevoir la famille du docteur Bender. Mais tandis que l’architecte met au point les travaux à réaliser et fait faire les devis, en parallèle, un autre projet beaucoup plus large anime l’homme de médecine. En effet dans la correspondance entre les protagonistes, il est question de faire mesurer « discrètement » un terrain jouxtant celui de Bender et appartenant à une famille Barclay, dont on apprend au fil des lettres que ce sont des héritiers sur le point de vendre leur bien.

En septembre 1921, un nouveau programme prévoit alors d’élaborer un ensemble plus ambitieux et de transformer radicalement la villa. Le parc constitué par la réunion des terrains doit recevoir des installations médicales, répartis dans des pavillons (chirurgie et physiothérapie) et des bâtiments d’habitations de villégiature, le tout formant une sorte de maison de repos proposant des services médicaux. Un peu plus loin, un immeuble de quatre étages, conçu pour être à la fois une maison de repos et une résidence classique, en occupe le centre. Le parc est susceptible d’être en partie loti. Des terrasses de verdures et des promenades bordées d’arbres occupent le reste du terrain.

Une première étude fait apparaître un découpage un peu compliqué du parc qui sépare deux classes de chambres réparties sur deux bâtiments différents, reliés par des services communs. En novembre 1921, l’architecte demande à son client les programmes de l’établissement de physiothérapie et celui du pavillon de chirurgie. Une société d’étude se monte au début de l’année 1922 et Tissier est en mesure de proposer un plan définitif et un premier devis descriptif en février qui atteint pratiquement les 2 millions de francs

C’est l’occasion pour Tissier d’acclimater à la Côte d’Azur un nouveau programme. Dans la brochure promotionnelle, il définit lui-même, sous la signature de la société d’études du parc de Pierreval, le projet qu’il intitule « station climatique » :

« Malgré le nombre toujours croissant des hivernants qui viennent demander à la douceur du climat méditerranéen la reconstitution d’un organisme surmené ou affaibli par la maladie, il n’existe pas sur la Riviera française une seule station de cure rationnelle organisée. »

Le texte, remarquable par sa précision et son efficacité rhétoriques, montre l’engagement de l’architecte dans la définition et la mise au point du programme. Comme si son rôle ne consiste pas seulement à fournir des plans mais à repousser les possibilités de ce programme. Il compare l’ensemble à « une Cité-Jardins dont la partie médicale, indispensable cependant, serait dissimulée au point de disparaître presque ». Ce point est crucial : l’architecte ne doit pas produire un bâtiment « médical » : il ne doit surtout pas dessiner un hôpital ou quoique que ce soit qui puisse y faire penser. Dans sa correspondance Tissier prévoit, argumentant en faveur de la réalisation du projet quelque soient les difficultés, la reconversion en une hôtellerie de villégiature au cas où l’aspect médical ne s’avérerait pas convaincant. Le texte de présentation se contente de suggérer la chose :

« Les locaux spécialisés à destination de la Maison de santé sont très réduits. Tout le reste est un hôtel confortable, qui peut recevoir, tout aussi bien malades et bien portants. On évite ainsi, dans toute la mesure du possible, le risque d’inoccupation, et on donne à l’ensemble le caractère qu’il doit avoir pour que le but poursuivi soit réalisé. »

Toujours dans l’espoir de rentabiliser les investissements et d’attirer les financiers, Tissier imagine de lotir une partie du terrain, probablement avec ses projets de cottages, quitte à devoir concevoir un système un peu complexe :

« Le bâtiment qui contient le restaurant et les salons, qui serviront tant aux habitants de cet immeuble qu’à ceux du groupe de cottages prévus dans les terrains de l’Est, à moins que ces derniers ne préfèrent assurer eux-mêmes leur cuisine, chacun des cottages étant une villa complète, qui peut au besoin, dans l’avenir, être détachée de la station climatique. »

Tissier finit son argumentation par une courte référence au style choisi : « Le caractère architectural de l’ensemble est riant, mais calme, inspiré de l’art local et d’une heureuse simplicité. »

Les archives de Paul Tissier comprennent une grande série d’esquisses qui permettent de suivre l’évolution de l’architecte. Comme souvent, il élabore dans un premier temps son architecture dans un style académique qui laisse place petit à petit à un vocabulaire plus épuré et des références au régionalisme. Les tous premiers dessins, très classiques et assez sévères, s’adoucissent grâce à l’adjonction d’un attique décoratif. Après avoir envisagé de séparer les chambres de 1er et de 2nd ordre, Tissier décide d’un bâtiment en longueur « brisé » au deux-tiers par un module en biais qui déporte le dernier tiers en avant. Cette partie possède deux étages de soubassement suivant la volonté de l’architecte de contraindre son bâtiment au dessin des terrasses d’origine :

« Le parc, planté d’arbres magnifiques, est constitué de terrasses fleuries s’étageant en plein midi. Ces jardins ne seront pas touchés, les constructions nouvelles devront se plier au plan actuel du terrain sans modifier la disposition des grandes allées et des terrasses, sans abattre un arbre, sans rien changer du charme incomparable du site. »

Le module central oblique est prévu dès l’origine pour contenir un hall avec grand escalier et une salle à manger. Son plan se transforme plusieurs fois avant de devenir un corps ovale, rappel de la salle du public de la Poste de Bar-le-Duc, qui s’insère entre les deux ailes d’habitations qui désormais tendent vers des longueurs égales. Sa destination finale est sujette à variations, selon l’habituelle méthode de Tissier, puisqu’elle peut servir de hall (avec implantation d’un escalier) ou de salle à manger.

Le pavillon central est entouré, au rez-de-chaussée, d’une galerie d’arcs en plein cintre qui abrite l’entrée et se prolonge sur la partie gauche de la façade de façon à servir de loggia aux chambres de luxe. Dans l’élévation, l’architecte cherche un ou plusieurs éléments verticaux qui fassent le lien entre les deux corps d’habitations et la façade courbe. Ainsi, dans plusieurs esquisses, la rotonde est encadrée sur la façade principale par des avant-corps à pans coupés ou par une sorte de « tour » carrée qui va petit à petit s’imposer et seule subsister dans le projet final. Cet élément, implanté à droite de la rotonde, articule la transition avec la deuxième aile.

Au fur et à mesure des études, Tisssier augmente le nombre d’étages, sept en définitive, faisant évoluer la silhouette. Il élimine tous les éléments architectoniques trop compliqués, laissant d’importantes portions de murs vides pour donner des lignes plus fluides au bâtiment. Tissier craint peut-être d’obtenir un résultat trop sec et envisage une touche de pittoresque. Sur un rendu, il place sur la tour un clocher à la provençale c’est-à-dire une structure pyramidale en fer forgé. Il le remplace au dernier moment par un petit belvédère assez simple - qui rappelle quelque peu celui de l’hôtel du Var - couvert d’un petit toit pyramidal soutenu par quatre piliers. D’autres détails font l’objet de recherches particulières comme la forme des loggias. Des toits de tuiles rondes, très peu pentus, se prolongent par des lignes de génoise. Mais Tissier se contente finalement d’exploiter la force plastique des éléments eux-mêmes et de leur enchaînement. La dissymétrie de la façade suffit à créer une impression dynamique mais sans convulsion ni lourdeur.

Les plans sont achevés au début de l’année 1922 avec 60 chambres environ. Le rez-de-chaussée comporte les mêmes séquences qu’un grand hôtel : hall monumental, salle à manger, salons, fumoirs. Au rez-de-chaussée, de grands studios (ou « chambres de luxe ») se prolongent par une galerie et un jardinet privatif. Au-dessus les chambres de premier ordre, sur la partie gauche du bâtiment, possèdent chacune une large loggia comme creusée dans la façade : « une alvéole abritée du vent pour les bains de soleil ». La partie Est, abritant les chambres de second ordre, est traitée de façon plus simple avec des fenêtres classiques. Pierreval offre alors une synthèse innovante, sobre et efficace, entre l’inspiration néo-provençale et l’efficacité moderne.

Si la conception prend une tournure heureuse, dans la réalité, l’affaire se ralentit. En décembre 1922, Bender échoue encore à acquérir les terrains. Il reste cependant toujours très optimiste, et fait part à Tissier de son souhait de lui confier l’agrandissement des laboratoires des sources Thierry à Contrexeville. Celui-ci se rend sur place le 4 janvier 1923 et esquisse une façade qui permet de relier divers bâtiments existants et de remettre au niveau de la rue le laboratoire et les commerces tout en créant une logique de circulation (entrée et sortie encadrant le laboratoire). Dans les quelques études qu’il laisse, il apparaît surtout soucieux de mettre en scène le lettrage de l’enseigne et à donner une identité commerciale à un bâtiment austère et anonyme. Il imagine une façade de plain-pied surmontée d’un système soit de fronton ou de médaillon, soit des pilastres prolongés par des mâts.

Au début de l’année 1923, Tissier n’est plus très optimiste quant à la poursuite des projets Pierreval ou Contrexeville. Pour lotir le parc de Cannes, Tissier esquisse un groupe d’immeubles qui reste à l’état de belle esquisse. Il réutilise les principes de Pierreval : de grands balcons creusés dans la façade et un système de loggias au rez-de-chaussée.

L’architecte dessine de nombreuses vues perspectives des intérieurs et des façades de Pierreval. Tissier les présente au moins à deux reprises au cours de l’années 1923 : à l’exposition de Strasbourg, ainsi qu’à l’exposition Bayonne-Biarritz où l’envoi est jugé digne d’un grand prix et des félicitations du jury supérieur. Tissier fait part en juin à la rédaction de La Construction Moderne de sa participation à l’exposition de Strasbourg avec l’avant-projet de la station climatique de Pierreval, et lui précise qu’il tient les clichés à sa disposition au cas où il souhaiterait leur consacrer une page dans son journal. Celui-ci manifeste son intérêt et sa volonté de consacrer tout un numéro à cette exposition. L’article reproduit quasi intégralement le texte de la plaquette a Société d’Étude du Parc de Pierreval, et se contente de saluer « l’habileté décorative aussi bien que de l’ingéniosité technique de l’auteur.  »

Pierreval est également exposé au Salon des Artistes Français en 1924 donnant lieu à plusieurs publications et quelques commentaires : «P. Tissier – Station climatique à Cannes -  Des chambres et les services généraux, hall, salon et salle à manger, le tout sur la mer et le soleil. Rendu un peu facile. Architecture provençale encadrée de terrasses fleuries.  »

La correspondance avec son client semble suspendue jusqu’en août 1924, où l’architecte s’inquiète du recouvrement de ses frais et de ses notes d’honoraires. La réponse du docteur met au clair ce qu’il doit à l’architecte et précise, comme en passant, dans un post scriptum : « J’ai renoncé définitivement à faire l’affaire de Pierreval depuis ma dernière aventure avec Gauthier, lequel s’est borné à m’enlever quelques billets de mille, sans même prendre la peine de se déranger ensuite pour me rendre compte de ses négociations. »

Malgré l’avancement considérable du projet, Pierreval est brusquement mis de côté, privant Tissier de la réalisation de son ensemble le plus ambitieux. D’autres personnes seront régulièrement intéressées par l’idée de reprendre le projet, ou une formule analogue, mais en termes d’architecture, l’affaire ne connaît pas d’autres développements.


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Fascicule Pierreval



Ci-dessus :
. Couverture du fascicule de la société d'études du parc de Pierreval
. Esquisse du hall
. Esquisse dune vue générale du projet.


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