AQUARELLES & DESSINS




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LES RUINES DE GUERRE


Du 5 au 14 septembre 1914, la région qui se trouve au nord-ouest de Bar-le-Duc devient le théâtre d'une bataille acharnée visant à empêcher les allemands de franchir la Meuse et l’Ornain. Les villes et villages de Revigny-sur-Ornain, Vassincourt, Someille, Rembercourt, Louppy-le-Château, Sermaizes, Etrepy ou Heiltz-le-Maurupt sont finalement libérés mais totalement détruits. Les plans de progression rapide du Kronprinz, le prince impérial allemand sont déjoués, mais la guerre de position s’installe de Verdun à Nieuport. Dans les mois qui suivent Paul Tissier visite cette zone particulièrement éprouvée. Il assiste alors le frère de son futur beau-père, Émile Grandpierre, qui sert dans les services photographiques de l’armée. Il s’occupe notamment d’enregistrer les destructions causées par la guerre. Entre octobre 1914 et janvier 1915, les ruines dans l’Oise et la Meuse deviennent également le principal sujet de ses aquarelles, lors de la Bataille de la Marne. Tissier se fait le témoin d’un moment historique.

Les Ruines de Guerre sont exposées pour la première fois en mars 1915 avec beaucoup de succès. L’épouse de M. Raymond Poincaré, Président de la République, mais également ancien député de la Meuse, achète une vue de l’église de Révigny. L’année suivante, Paul Tissier informe Mme Poincaré, amie intime de Mme Grandpierre, qu’il a eu l’occasion de passer tout récemment à Nubécourt : « J’ai fait là, à l’intention de Monsieur Poincaré trois petites aquarelles de sa maison de famille. » Comme le président a pour règle de ne jamais recevoir de souvenir gracieux des artistes, Tissier les offre à son frère, Lucien Poincaré. Celui-ci finit par accepter les aquarelles au nom de la famille et le remercie pour « ces belles aquarelles, sources de profondes émotions pour nous ». L’exposition est reprise à Marseille à la Société Nautique en avril 1915, où le succès est tel qu’elle est prolongée jusqu’au 15 mai. Tissier va ensuite, durant toute la durée de la guerre, et dans neuf villes de France, organiser dix expositions. Il y présente en général une centaine d’œuvres avec la plupart du temps une soixantaine de numéros concernant la guerre que l’artiste complète par un panel de ses autres séries réalisées récemment ou avant la guerre. En effet, son séjour marseillais se prolonge à Martigues où il entame une série sur cette ville à moitié construite sur l'eau. En juillet, il épouse Gisèle à la mairie d'Agay, petite station de villégiature proche de St-Raphaël, où la famille Grandpierre s'est réfugiée.

En 1916, « l’architecte aquarelliste » voyage beaucoup et en profite pour faire de nouvelles séries de Ruines suivant une route semblable à celle empruntée par le Service photographique. Tissier parcourt donc une grande partie de la ligne de front, de la Meuse à l’Yser, jusqu’à Nieuport, l’ultime retranchement libre de la Belgique. Par moment, l'artiste s'inspire très directement de son travail photographique : ainsi l’aquarelle représentant le clocher et le village de Marbotte tire sa composition d’un cliché estampillé du Service photographique de l’Armée. Cette retranscription est loin d’être littérale, Tissier échange le ciel blanc et clinique de la photographie contre un effet d’aube beaucoup plus apaisant tandis que les ruines des maisons se perdent dans l’obscurité. Un critique, retranscrivant peut-être les propos de Tissier, fait justement cette remarque : « On sent que l’auteur a évité avec beaucoup d’adresse l’écueil si dangereux pour quiconque veut peindre la guerre : le côté sèchement anecdotique. Il a tenu à affirmer que la photographie en couleurs et la peinture font deux.».

À partir de 1916, une tombola, organisée au profit de différentes causes charitables, permet de remporter une œuvre. Cette opération permet de justifier l’organisation d’un événement artistique en temps de guerre, mais également de s’établir un réseau de relations mondaines. Paul Tissier peut aussi faire don d’une aquarelle au lieu qui l’expose ou la municipalité qui l’accueille. Ainsi à Lyon ou Rouen, il est aidé par l’administration qui lui prête une salle. Le maire de Lyon, M. Edouard Herriot, le remercie pour la somme qu’il reverse à son association d’aide pour les prisonniers de guerre et loue ses « œuvres si émouvantes »6. Tissier offre également l’aquarelle « Réfugiés de la région de Verdun » au musée de Rouen en remerciement au soutien apporté par le maire M. Morel. Le vernissage de la première exposition de Nice attire un nombre considérable de personnalités : préfet, maire, évèque, consul de Grande Bretagne, de Belgique, de Serbie, princesses russes et un architecte, le grand prix de Rome Jacques Debat-Ponsan.

L’organisation des expositions est due à la seule énergie de Paul Tissier. Il doit souvent prendre en charge en province la complète initiative de convaincre les gens, écrire les communiqués, composer les affiches, réunir une liste de personnalités, envoyer les invitations. Souvent le carton est rédigé en français et en anglais pour les membres des armées alliées. À Aix-les-Bains, il place son exposition sous le haut patronage de la colonie anglaise et américaine. Tissier prend contact pour exposer à Londres, aux États-Unis (avec Whitney Barren le président de l’American Student’s comitee of the Écoles des Beaux-Arts) ou encore à Genève. À de nombreuses reprises, ses interlocuteurs cherchent à le décourager estimant qu’il faudra attendre des temps meilleurs. Quelques autres le félicitent d’arriver en « bon premier » là où il y aura bientôt un défilé de banalité exploitant le filon. Parmi les nombreux artistes travaillant sur la guerre, voire s’identifiant à elle, sa position centrée sur les ruines reste marginale. Tissier tente de faire connaître son œuvre par d'autres biais : il propose une « pochade » à L’Illustration en septembre 1915 représentant l’Evèque Monseigneur Tissier. Mais la démarche de Tissier ne plaira manifestement pas aux revues illustrées qui préfèrent des sujets plus héroïques centrés sur les soldats.

Il entre aussi en contact avec des propriétaires de la Meuse, des hommes politiques, maires, députés ou sénateurs… Face au succès de son entreprise, Tissier renouvelle certaines œuvres afin de proposer des « copies » à certains clients. Il conserve à cet effet des carnets de préparation où les formes générales sont esquissées avec de simples indications de couleurs. Par exemple, on connait au moins deux versions du « Terrier » du Kronprinz, quasi-identiques à quelques détails près. L’aquarelle conservée semble être le brouillon de celle vendue. Cela ne prouve pas pour autant que ce procédé soit systématique : Tissier peut réaliser plusieurs aquarelles sur le même sujet en variant les angles de vues jusqu’à ce qu’il obtienne un résultat satisfaisant. Ainsi pour l’église de Villers dont le clocher semble couché comme sous l’effet d’une tempête, Tissier réalise plusieurs vues et choisit la plus démonstrative pour être exposées.

Son travail retient l’attention d’Henri Leblanc qui rassemble alors avec sa femme une très importante collection consacrée à la Grande guerre léguée à l’État après l’Armistice. Ils investissent deux grands appartements avenue Malakoff dans lesquels ils rassemblent plus de 200 000 objets en rapport avec l'événement. Tissier réalise le petit dépliant-guide du « musée » dont le frontispice synthétise son travail sur les ruines : un clocher décapité dans la calme quiétude de la campagne. Les Leblanc lui achètent également deux aquarelles : « Ypres (Les Halles) » et « Le Neufour (ensemble) ».


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