ARCHITECTURE




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UN IMMEUBLE RUE SCHOELCHER


Balcon immeuble rue Schoelcher


Depuis la fin du XIXe siècle Paris est devenue la capitale mondiale de l’art. De toute part peintre et sculpteur se pressent et s’installent dans des endroits précaires. Petit à petit s’organise, sur le modèle des impasses abritant des groupent d’artisans qu’on appelle « cité », se constitue des groupements d’artistes. Les deux exemples les plus célèbres sont la Ruche à Montparnasse, construite par le sculpteur Alfred Boucher, et le Bateau-Lavoir à Montmarte, immeuble aménagé selon la volonté du propriétaire pour en faire une suite d’ateliers d’artistes. Par ailleurs on voit depuis le second Empire deux autres variantes typologiques. L’artiste qui a réussi, comme le met en scène Emile Zola dans L’œuvre, peut se faire construire son propre logement-atelier sorte de maison de ville organisée autour d’une grande pièce, idéalement orientée au nord. Par ailleurs de nombreux immeubles haussmanniens se dotent d’ateliers au dernier étage sous les toits. Vers 1900 on enregistre la construction de quelques immeubles groupant des ateliers comme celui que réalise André Arfvidson au 31 rue Campagne Première en 1912 à quelques encablures de Montparnasse. En 1914 André Gonnot imagine au 7 rue Antoine Chantin un petit immeuble atelier mais la guerre interrompt au fondation ce projet. Ce type de programme reste cependant exceptionnel, mais l’afflux constant de créateurs et l’engouement pour le quartier de Montparnasse au début des années vingt, remplaçant Montmartre dans la géographie parisienne, rendent l’idée possible. C’est dans ce contexte que, vers 1923, une société anonyme de la rue Schœlcher se constitue pour acquérir un terrain assez important dans cette rue. Il fait face au cimetière de Montparnasse, et se limite du coté sud par la rue Victor Considérant qui rejoint la place Denfert-Rochereau.

Avant-guerre cet emplacement avait fait l’objet à partir de 1914 d’un projet pour une Ecole d’Hygiène infantile mené par l'Œuvre nouvelle des crèches parisiennes, présidente marquise Cremmitz. Le permis est déposé le 23 avril 1914 par Charles Dupuy, architecte SC, rue de la Pompe. Le projet est ajourné en 1917 puis définitivement abandonné en 1921, la permission étant alors périmée (Archives de la ville de Paris série VO 11 3419). Le nouveau projet du aux architectes Gauthier et fils est déposé aux services municipaux le 28 janvier 1924 repose sur une originalité : tous les logements sont des ateliers d’artistes. Le bâtiment se déploie en deux ailes couvertes d’un toit mansardé réparties de chaque côté d’une sorte d’impasse ouverte sur la rue. Cette cour centrale est couverte pour abriter la double entrée des 11 et 11 bis rue Schœlcher. Une troisième entrée dessert la façade de la rue Victor Considérant. Chaque étage représente 250m2 permettant d’aménager 12 ateliers totalisant, sur 4 doubles niveaux, 48 locataires. Cette performance est obtenue par la structure en béton armée étudiée par la société Hennebique et réalisée par les entrepreneurs : MM Charton et cie. Chaque unité comporte outre la salle principale une mezzanine-chambre, une cuisine et une petite salle d’eau. C’est le plus grand ensemble de ce type dans Paris. Les architectes

La construction n’est pas immédiate. Le dossier de l’immeuble semble manquant aux archives de la ville de Paris. Mais il est très possible que la façade faites de décrochements en bow window mais ne comportant pas de décoration en pierre taillée est pu s’attirer les reproches de l’administration. Cela expliquerait non seulement le retard de la construction mais aussi pourquoi les architectes aurait fait appel à Paul Tissier. En effet, dans les archives de celui-ci on trouve quelques coupes et élévations de façades, des études de grilles et de balcon notamment de la porte d’entrée. Enfin il produit une perspective, non présente dans les archives, mais reproduite quelques années plus tard dans la revue l’Architecte. Ce dessin dont on reconnaît les caractéristiques graphiques de Paul Tissier comporte les améliorations, les grilles, les petits détails esquissés sur les plans. Connu pour ses talents de décorateurs, son goût, Tissier intervient ici comme sous-traitant pour améliorer, enjoliver, le travail des architectes et enfin produire un rendu destiné à rassurer l’administration. La mort de Paul Tissier intervient juste avant le début du chantier qui s’achève en 1927. Les grilles sont exécutées selon un autre dessin, la modénature de l’édicule de la double porte d’entrée de la rue Schœlcher est simplifiée, les quelques détails que Tissier avait assouplis, courbés comme les consoles sous les bow-windows reçoivent un traitement plus raide. Il est difficile de savoir exactement ce qui reste de ses interventions.

Ci-contre :
Photographie de l'immeuble, revue L'Architecture, 1928

Ci-dessous :
Perspective, circa 1925, revue L'Architecture, 1928
Plan et coupe, archives de la ville de Paris, janvier 1924
Détails de l'entrée et coupe sur les cuisines, archives Tissier, circa 1925.


Ci-dessus :
Ferronerie pour un balcon, encre sur calque, archives Tissier, circa 1925.

Finalement, en 1928, l’immeuble du 11-11 bis de la rue Schœlcher reçoit une mention au concours des façade et devantures du département de la Seine. La revue L’Architecture commente cette décision : « L’attribution de cette récompense montre que la valeur artistique d’une façade ne dépend pas seulement de la richesse des matériaux qu’elle comporte et de la profusion des ornements qui la couvrent. En l’espèce, les architectes devaient employer le ciment armé, et ils en ont tiré un excellent parti. Par une juste répartition des pleins et des vides, par des saillies et des baies dont les emplacements et les proportions accusent très nettement les besoins du plan, ils ont obtenu des effets décoratifs simples, mais d’une simplicité rationnelle et bon aloi, et par suite très satisfaisants. » (L'Architecture Vol. XLI N°4 p111 à 114; 1928)

L’immeuble connut quelques occupants célèbres : Simone de Beauvoir, les peintres Pierre Soulages et Oscar Dominguez. Très aimés de ses occupants qui cherchent à en retrouver l’histoire, il manque encore beaucoup d’éléments pour la reconstituer complétement et fournir une analyse plus complète. Peu d’occurrences ressurgissent à propos des architectes Gauthier et fils qui ont pourtant fait là une œuvre remarquable tant par sa typologie que pas son type de construction. L’immeuble fait l’objet en 2014 d’une inscription au titre des monuments historiques. Il rejoint d’autres immeubles ateliers des 14e et 15e arrondissements. Citons le Studio immeuble, 9 rue Delambre, construit par Henry Astruc en 1925 au style Art déco prononcé. Eugène Gonnot, fils d’André, révise dans un style précieux et Art déco le projet du 7 rue Antoine Chantin évoqué plus haut et qui s’achève enfin en 1927. Robert Mallet-Stevens mélange différents genres dans la construction d’un immeuble au 7 rue Méchain qui comporte deux ateliers-logements (dont celui de Tamara de Lampicka) et des appartements classiques. Deux constructions de Jean-Pelée de Saint-Maurice retiennent l’attention. Le 8 et 8 bis de la rue Blomet, élevé en 1928-29 est un double immeuble réparti autour d’une cour centrale afin de doter les ateliers d’un maximum de lumière. La toiture et l’usage de la pierre de taille visent à s’immiscer en douceur dans le paysage parisien, mais les surfaces sont lisses, sans modénatures si ce n’est la saillie oblique des baies des ateliers. Au 21 rue Gazan, en 1931, l’architecte pose face au parc Montsouris une monumentale façade en pierre agrafée toujours sans le moindre ornement. Enfin le très chic studio Raspail de Bruno Elkouken, construit en 1932 au 216 boulevard Raspail et dont le programme comportait un petit cinéma se distingue par ses lignes résolument modernistes.

Paul Tissier, avec humour, représente sur son dessin de rendu, parmi les personnages qui circulent dans la rue, un monsieur avec une cape, une pipe et un chapeau, un carton à dessin sous le bras : un des habitants de la cité d’artistes de la rue Schœlcher. Une figure volontairement un peu désuète qui pourtant s’apprête à rentrer lui aussi dans la modernité.

Immeuble rue Schoelcher

Perspective immeuble rue Schoelcher

Plan immeuble rue SchoelcherCoupe immeuble rue Schoelcher

Entrée immeuble rue Schoelcher

Coupe sur cuisines

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